L’étoffe des Héros - Fabien Ribéry ( à propos de la série la Mécanique Céleste)

L’homme est lourd, le chapeau est lourd, le cerveau est lourd, qu’il rêve régulièrement d’envoyer dinguer, pour qu’il aille se faire voir ailleurs, par exemple dans l’espace.
Le sol est lourd, mais il sert la dialectique de l’attraction et de la répulsion, c’est un point d’appui sur qui l’on peut compter. Nous appartenons, mais nous rêvons de ne nous affranchir, de prendre la poudre d’escampette, de fuir au-delà des nuées. Là-haut, où tout est silence et solitude, ce sera mieux, reposant, peut-être même pour très longtemps, il suffit de mettre les gaz, et de partir au bon moment. Un corps terrestre rejoint le corps céleste, qu’auront-ils à se dire ? Y a-t-il une mesure pour les rapprocher ? Qui traduira leurs conversations muettes ? Un sourire se voit-il sous un casque de cosmonaute ?

Ces questions, Manon Lanjouère ne cesse de se les poser, dans ses carnets de recherche, dans ses photographies, dans ses collages, dans ses installations, dans ses drôles d’objets chus d’une planète inconnue. Appelons-la Hybride. Il faut trouver le bon équilibre, ne pas trop peser sur l’air, ni sur les yeux, ni sur l’ego, mais créer un cœur qui bat entre tous. Éthique du passant, du saut à l’élastique, du scotch amplement déroulé, et de l’orchestration des comètes. On passe dans le noir, de plus en plus noir, on a enfin traversé l’écran, mais derrière y a-t-il même quelque chose ? Faut-il sortir de la caverne de Platon ? Les illusions ne sont-elles pas la possibilité même de notre existence ? Une fenêtre traverse une fenêtre qui traverse une fenêtre. L’origine même est une fiction, avec laquelle on peut jouer.
Je vois Manon Lanjouère comme un territoire ouvert, une puissance interrogative, et la volonté de ne surtout pas clore les questions. Sa démarche est heuristique, qui trouve en tâtonnant, et s’invente funambule sur la ligne d’horizon, dans le bricolage du composite.
Dans la nuit de l’espace, il n’y a plus de borne, c’est une plongée verticale dans le vide, le néant, l’amniotique infini.
Il faut être prêt à quitter la lumière, pour la retrouver autrement, en soi peut-être.
En 1992 paraissait La mécanique des femmes de l’écrivain Louis Calaferte, où le compas des jambes d’une femme pouvait représenter Dieu. On y lit des phrases définitives telles que celle-ci : « L’enfer ne me fait pas peur. Je suis une fille du feu. »
La fusée de Manon Lanjouère a quant à elle pénétré l’espace, c’est l’extase technologique de l’envol supralunaire, le doigt dans l’œil de Méliès et le décor de carton-pâte.
Le vide est un appel, une volupté, un défi.
Astronaute en devenir, chercheuse oblique, l’artiste rassemble des pièces, des documents, fouille dans les archives de la NASA, fabrique des preuves, de la mémoire, laisse planer ses intuitions, fixe des vertiges. Manon Lanjouère se prépare, relit Gaston Bachelard, arrête sa psychanalyse, et part en mission. L’auteur de L’air et les songes écrivait d’ailleurs en 1934, pensant à Shelley : « Le monde est un immense berceau – un berceau cosmique – d’où sans cesse s’envolent des rêves. »
L’artiste découpe, colle, associe, crée des continuités colorées, invente des combinaisons. Jules Vernes côtoie Etienne-Jules Marey, et la fusée d’opérette celle des ingénieurs surdoués. S’inspirant des illustrations des encyclopédies, l’artiste plasticienne étudie des trajectoires, dessine des graphiques, allie esprit de fantaisie et sérieux de l’analyse, dans la fascination amusée de son sujet, planche après planche, pièce après pièce. La science est territoires de rêves, enfance continuée par d’autres moyens, lorsque l’on est voyant, et que les genoux écorchés n’empêchent pas de danser.
Il y a chez Manon Lanjouère un grand plaisir des formes, des machines de vision, et du télescopage des ordres de réalité de nature différente. S’il ressemble à une enquête guidée par le principe des associations libres, son travail s’enchante de la puissance performative des bulles oniriques constituant sa petite planète en apesanteur.
Il ne faut pas insister, mais proposer des pistes, lancer des hypothèses, retourner au plancher de l’atelier, agencer autrement, ne pas craindre le noir, et inviter simplement chacun à monter avec soi dans un drôle d’habitacle en partance pour Orion.


The stuff of Heroes - Fabien Ribéry ( about the serie the Celestial Mecanic )

Man is heavy, his hat is heavy, his brain is heavy and he regularly dreams of sending it packing, to Hell, or to Space, for example. The ground is heavy but it serves the dialectics of attraction and repulsion; it is a point of reference on which we can count. We belong but we dream of liberating ourselves, of disappearing, 
of escaping beyond the clouds. Up there where it is all silence and solitude it will be better, relaxing, maybe for a very long time even. We need only to step on the gas and leave at the right time. A terrestrial body meets the celestial body – what will they have to say to each other? How to compare them? Who will translate their silent conversations? Can you see a smile from under a cosmonaut’s helmet?
Manon Lanjouère keeps asking these questions in her research notebooks, in her photographs, in her collages, in her installations, in her odd objects fallen from an unknown planet. Let us call her Hybrid. The right balance must be found in order not to weigh down too much on the air or on the eyes or on the ego, but to create a heart that beats between all of us. The ethics of the passer-by, of bungee jumping, of well unwound sellotape and of the orchestration of comets. We go into darkness, darker and darker, we have at last passed through the screen but is there even anything behind it? Must we come out of Plato’s cave? Are illusions not the possibility itself of our existence? A window passes through a window passes through a window. Origin itself is a fiction with which we can play.
I see Manon Lanjouère as an open territory, a questionning power and especially as the will to not close her questions off. Her approach is heuristic, finding its way through trial and error, inventing itself, as a tightrope walker on the line of the horizon, in a cobbled-together composite. In the night of Space there are no more milestones, it is a vertical dive into emptiness, the void, the infinite amniotic. We must be prepared to leave the light in order to come back to it differently, in oneself perhaps. La Mécanique des femmes (“The Mechanics of Women”) by Louis Calaferte, in which the compass of a woman’s legs could represent God was published in 1992. In it one can read definitive sentences such as “Hell does not scare me. I am a daughter of fire.”.
As for Manon Lanjouère’s rocket, it has penetrated Space, it is the technological ecstasy of supralunar flight, Méliès’ finger in the eye and the cardboard scenery.
The void is a call, a delight, a challenge. Budding astronaut, oblique researcher, the artist brings together pieces and documents, rummages through NASA’s archives, manufactures evidence and memory, allows her intuitions to soar, fixes vertigo.
Manon Lanjouère readies herself, rereads Gaston Bachelard, interrupts her psychoanalysis and departs on a mission. Incidentally, in 1934 the author of Air and Dreams, thinking of Shelley wrote “The world is an immense cradle – a cosmic cradle – from which dreams consistently take flight.”
The artist cuts things up, glues, associates, creates coloured continuities, invents combinations. Jules Verne stands alongside Etienne-Jules Marey and the operetta rocket alongside the one made by gifted engineers. Inspired by encyclopaedic illustrations the plastic artist studies trajectories, draws graphs, allies fantastical spirit and serious analysis in the amused fascination of her subject, plate after plate, piece after piece. Science is a territory of dreams, a childhood furthered by other means when you are clairvoyant and when scraped knees don’t stop you from dancing.
With Manon Lanjouère there is a great pleasure of forms, of machines of vision and of the different natures of reality’s colliding orders. If this work resembles an investigation guided by a principle of free associations it is enchanted by the performative power of dreamy bubbles that constitute its own weightlessness little planet. We mustn’t insist but suggest trails, emit hypotheses, return to the drawing-board, rearrange, to not be afraid of the dark and simply invite everyone to get with us into a strange cockpit bound for Orion.